Le constructeur tourangeau de cadres haut de gamme, connu pour avoir équipé les plus grands champions, traverse une passe difficile. Après une procédure de sauvegarde ouverte en octobre dernier, l'entreprise vient d'être placée en liquidation judiciaire début mars. L'espoir d'une reprise demeure néanmoins intact.
Une icône du cyclisme français dans la tourmente
Quand on évoque Cyfac, c'est toute une histoire du cyclisme français qui ressurgit. Les vélos de Laurent Fignon, Bernard Hinault ou encore Richard Virenque sont sortis de cet atelier installé à Hommes, en Indre-et-Loire. Fondée en 1982, la marque s'est bâti une solide réputation dans le monde exigeant du cadre sur-mesure, alliant savoir-faire artisanal et innovation technique.
Aymeric Le Brun, qui dirige l'entreprise depuis 2008, n'a jamais caché sa passion pour le vélo. Pourtant, c'est le cœur lourd qu'il se présente aujourd'hui devant le tribunal de commerce de Tours. L'entreprise qui emploie une dizaine de salariés vient d'être placée en liquidation judiciaire début mars, après une période de sauvegarde ouverte le 14 octobre 2025.
La perte d'un contrat majeur, coup fatal dans un marché fragilisé
Si la visibilité aux Jeux paralympiques de Paris 2024, où Cyfac a fabriqué les vélos du paratriathlon, avait pu laisser espérer un second souffle, la réalité économique a rattrapé l'entreprise. Le vrai coup dur est venu du début de l'année 2025 avec la perte d'un contrat de distribution de sacoches d'une marque allemande qui représentait pas moins de 80% du chiffre d'affaires.
Cette dépendance à une activité de négoce révèle les difficultés économiques auxquelles font face même les acteurs historiques du secteur. "La liquidation judiciaire, c'était la seule issue possible", reconnaît Aymeric Le Brun, évoquant une situation financière très dégradée. Une franchise qui tranche avec les discours souvent édulcorés dans ce type de situation.
Le contexte général du marché du vélo n'arrange rien. Après l'euphorie du boom cycliste pendant la pandémie, le secteur connaît une crise avec un marché devenu saturé. Les stocks accumulés par les distributeurs et le ralentissement de la demande pèsent sur l'ensemble de la filière, des grands groupes industriels aux petits ateliers artisanaux.
Un projet de relocalisation ambitieux contrarié
Paradoxalement, Cyfac était en pleine dynamique de développement avant cette chute brutale. L'entreprise avait ouvert en 2024 un showroom de 350 m² à Tours, dans le quartier du Menneton, première étape d'un projet plus large de relocalisation de son atelier d'Hommes vers la préfecture tourangelle.
Ce projet s'inscrivait dans une initiative portée par la Société d'équipement de Touraine, qui investit 2,2 millions d'euros pour transformer la zone du Menneton en pôle vélo régional. Cyfac devait bénéficier d'une aide de 180 855 € dans ce cadre. Une ambition de développement territorial qui se heurte aujourd'hui à la dure réalité financière.
Des candidats à la reprise déjà sur les rangs
Malgré ce tableau sombre, l'histoire de Cyfac n'est peut-être pas terminée. Le gérant se veut rassurant : de nombreuses marques d'intérêt auraient été reçues, avec des candidats sérieux issus de la filière vélo. "Ce sont des gens de la filière, plutôt dans l'industrie du vélo, qui sont conscients de la réalité du marché et qui reconnaissent les atouts de Cyfac", précise-t-il.
La valeur de la marque Cyfac, son savoir-faire technique et son expertise du sur-mesure constituent indéniablement des atouts pour attirer un repreneur. La marque historique Méral, également dans le portefeuille de l'entreprise et appréciée des amateurs de cadres acier, pourrait aussi jouer dans la balance.
Aymeric Le Brun se dit prêt à accompagner la transition : "Je ne vais pas refaire un bail de 24 ans, mais je veux que Cyfac fasse un bail de 24 ans sans moi. Donc, si je dois l'accompagner sur la première année, ça sera avec plaisir."
Entre passion et raison : les leçons d'une chute
Au-delà du cas Cyfac, cette situation interroge sur la fragilité du modèle économique des petits constructeurs français face aux géants industriels et à la volatilité du marché du vélo. L'artisanat haut de gamme, aussi qualitatif soit-il, peut-il survivre sans diversification solide ?
Le gérant l'exprime avec une certaine amertume : "Travailler de sa passion, c'est le rêve de tout le monde, mais ça fait qu'aussi que quelquefois, votre passion devient votre ennemi." Une phrase qui résonne probablement chez nombre d'entrepreneurs du secteur.
Pour l'heure, tous les regards sont tournés vers le tribunal de commerce de Tours et les potentiels repreneurs. L'objectif reste clair : sauver l'activité et préserver les emplois. Si un repreneur se manifeste avec un projet viable, Cyfac pourrait bien connaître un nouveau chapitre de son histoire, loin des podiums du Tour de France, mais toujours animée par la même exigence de qualité qui a fait sa réputation.
En attendant, Aymeric Le Brun garde déjà en tête son projet post-Cyfac : faire le tour de France à vélo. Pas celui des cols mythiques, mais celui des milliers de clients et passionnés qui ont fait confiance à la marque. Une manière de boucler la boucle, à 200 ou 300 kilomètres par jour, "pour se vider la tête et avoir mal aux jambes". Le vélo, toujours.
