Accell aux Pays-Bas, Lapierre à Dijon, et maintenant Transalpes en Suisse. Trois mauvaises nouvelles en trois semaines, ça commence à faire beaucoup.
Sauf que celle-ci n'a pas la même origine. Ici, ce n'est ni la dette ni le marché qui ont eu raison de la marque. C'est une transmission d'entreprise qui a capoté.
Une succession qui n'a pas eu lieu
Le 4 août 2026, la Transalpes Bike Manufaktur annonce depuis Baar, dans le canton de Zoug, qu'elle arrête son activité. Motif affiché : l'échec du management buy-out prévu.
Le management buy-out, c'est quoi ?
Traduisez : le rachat de l'entreprise par celui qui la dirige. Plutôt que de vendre à un concurrent ou à un fonds, le propriétaire cède les clés à son directeur, ou à son équipe de cadres.
Sur le papier, c'est le scénario idéal pour une petite structure. Le repreneur connaît les clients, les fournisseurs et l'atelier. Le savoir-faire ne part pas.
Le problème, c'est le financement. Un salarié a rarement de quoi racheter sa boîte comptant. Le montage s'étale donc sur plusieurs années : prêt bancaire, entrée progressive au capital, parfois un crédit consenti par le vendeur lui-même. Le tout tient sur un contrat et un calendrier d'échéances.
Et si une échéance saute, l'ensemble s'écroule. C'est précisément ce que Transalpes reproche à son directeur désigné.
La marque avait pourtant préparé le terrain. En 2025, elle élargit son actionnariat et recrute Thomas Steger comme directeur désigné. Il devait reprendre la manufacture dans l'année.
Selon le communiqué de Transalpes, les obligations contractuelles liées à l'opération n'ont pas été remplies. Steger a quitté l'entreprise. Michel Juhasz, fondateur et propriétaire, cherche donc un repreneur : la marque et l'outil de production sont à vendre.
Un point à corriger au passage : ce n'est pas une cessation définitive, contrairement à ce qu'on a pu lire. La presse spécialisée suisse et allemande parle d'un arrêt provisoire, le temps qu'une solution émerge.
Pour comprendre ce qui secoue le reste du secteur, lire le décryptage sur le placement d'Accell sous protection judiciaire.
Un communiqué que Transalpes n'a plus le droit de diffuser
Le dossier a aussi un volet judiciaire, et il est pour le moins inhabituel.
Par décision du 12 août 2026, le tribunal cantonal de Zoug a prononcé une mesure superprovisoire portant sur le communiqué du 4 août. Interdiction de le diffuser, de le publier ou de le transmettre à des tiers.
Attention à la lecture de cette information. Plusieurs médias ont compris que l'interdiction visait le directeur. La formulation allemande publiée par Transalpes dit l'inverse : c'est le directeur qui a obtenu la mesure, et c'est bien la marque qui se retrouve muselée sur son propre communiqué.
Transalpes ne donne aucun détail sur le fond du litige. On en restera donc là, et je vous invite à faire de même.
Ce qui est en train de disparaître
Tout commence en 2002 avec une idée. Philipp Schranz met au point le Mojo, un dôme de selle réglable en quelques tours de vis : position avancée pour grimper, reculée pour descendre, sans toucher aux angles du cadre. Les essais de l'époque confirmaient que l'effet était réel. Mais le cadre coûtait cher et son allure divisait. Le concept est abandonné en 2008.
La suite vaut le détour. Un mullet dès 2009, avec un 26 pouces derrière et un 27,5 devant, quand personne n'en parlait encore. Puis le virage VTTAE avec les moteurs Bikedrive de Maxon, le fabricant suisse qui produit aussi les moteurs des rovers martiens. Le E1 embarque un bloc de 1,9 kg à roue libre brevetée, qui se pédale sans résistance une fois l'assistance coupée.
Le tout assemblé à la main, à la commande, dans la configuration choisie par le client. Avec les tarifs qui vont avec : le E1 Ultimate était annoncé par la marque autour de 11 980 francs suisses, soit environ 12 800 euros.
Mon avis
Accell est tombé à cause d'un rachat à effet de levier. Lapierre paie l'addition du même dossier. Transalpes, lui, trébuche sur un contrat de reprise. Trois causes distinctes, mais un point commun : quand le marché tourne bien, une transmission ratée se rattrape. Quand il est déprimé depuis trois ans, elle ne se rattrape pas.
Ce qui me chagrine surtout, c'est le type d'acteur qui s'efface. Une petite manufacture qui construit à l'unité ne pèse rien économiquement, mais elle pèse beaucoup pour la pratique. C'est là que naissent les idées bizarres qui deviennent des standards dix ans plus tard. Le mullet, par exemple.
Reste à espérer qu'un repreneur se manifeste. Sinon il ne restera que quelques Mojo dans les petites annonces suisses, et un configurateur en ligne qui ne mènera plus nulle part.
